25 mai 2026 - Publié par Léa ROCOPLAN

L’histoire de la transplantation

Cet article retrace l’histoire de la transplantation et met en lumière les grandes étapes médicales, scientifiques et humaines qui ont permis l’évolution de la greffe d’organes, ainsi que l’importance des avancées majeures dans ce domaine.

Des mythes anciens à l’idée de réparer le corps humain

L’idée de remplacer une partie du corps humain ne naît pas dans les blocs opératoires, mais dans l’imaginaire des civilisations anciennes. Dans de nombreuses cultures, on retrouve des récits de corps reconstruits, de membres remplacés ou de guérisons miraculeuses qui s’apparentent symboliquement à la greffe.

Mais pendant des siècles, ces idées restent purement théoriques. Le corps humain est encore mal compris, et surtout, aucune connaissance du système immunitaire n’existe. La transplantation reste donc une idée abstraite, sans aucune possibilité de réalisation médicale.

XIXe siècle : les premières expérimentations scientifiques

C’est au XIXe siècle que la greffe entre dans une nouvelle phase. Grâce aux progrès de la chirurgie et de l’asepsie (ensemble des procédés qui préviennent l’infection), les médecins commencent à expérimenter les premières greffes de tissus, notamment de peau pour traiter les brûlures graves. En 1869, le chirurgien suisse Jacques-Louis Reverdin réalise ce que l’on considère comme l’une des premières greffes cutanées réussies. Il prélève de petits fragments de peau chez un patient pour les réimplanter sur des zones lésées, notamment dans le traitement des brûlures et des plaies chroniques.

Quelques années plus tard, en 1870, cette technique est reprise et améliorée en Europe, ouvrant la voie à la "chirurgie reconstructrice moderne". Ces tentatives montrent pour la première fois qu’un tissu vivant peut être transféré d’un individu à un autre, même si les résultats restent très instables. Certaines greffes fonctionnent temporairement, d’autres échouent immédiatement, sans explication claire. À ce moment-là, la médecine ignore encore totalement le rôle et l'importance du système immunitaire. Le phénomène de rejet est donc observé, mais pas compris.

Début du XXe siècle : la chirurgie vasculaire ouvre une nouvelle ère

Le début du XXe siècle marque une avancée majeure grâce aux travaux d’Alexis Carrel et de Charles Guthrie. Ils développent des techniques de suture des vaisseaux sanguins permettant de reconnecter artères et veines avec une précision suffisante pour maintenir la circulation sanguine dans un organe transplanté. Cette innovation est fondamentale : elle rend la greffe techniquement possible.

Mais malgré cette avancée, un problème persiste. Même lorsque la chirurgie est parfaitement réalisée, les greffes entre individus différents échouent presque systématiquement. L’organe est détruit par l’organisme receveur sans que les médecins en comprennent la cause.

Milieu du XXe siècle : la découverte du rejet immunitaire

Pendant les premières décennies de la transplantation, les chirurgiens observent un phénomène récurrent et déroutant : même lorsque l’opération est techniquement réussie et que l’organe fonctionne correctement au départ, celui-ci se détériore progressivement après quelques jours ou semaines. Ces échecs ne s’expliquent ni par la technique opératoire, ni par un problème évident d’infection. Cette incompréhension freine longtemps le développement de la greffe.

À partir du milieu du XXe siècle, les progrès de l’immunologie permettent enfin d’apporter une explication. Les chercheurs comprennent que le corps humain possède un système de défense capable de distinguer le “soi” du “non-soi”. Lorsqu’un organe provient d’un autre individu, ce système le reconnaît comme étranger et déclenche une réaction de destruction : c’est le rejet immunitaire.

Des observations expérimentales viennent renforcer cette découverte. Les scientifiques remarquent notamment qu’une première greffe peut parfois être acceptée quelques jours, mais qu’une seconde greffe provenant du même donneur est rejetée beaucoup plus rapidement et de façon plus intense. Ce phénomène met en évidence une mémoire immunitaire : le système de défense “apprend” et réagit de manière amplifiée lors d’un nouveau contact avec le même élément étranger.

Cette compréhension change profondément la manière d’envisager la transplantation. Le problème n’est plus uniquement chirurgical, mais biologique et immunologique. Réussir une greffe ne dépend plus seulement de la technique opératoire, mais de la capacité à contrôler la réaction du système immunitaire.

Les premiers immunosuppresseurs : une avancée décisive

Face à ce constat, la recherche s’oriente vers un objectif clair : réduire ou contrôler la réponse immunitaire sans mettre en danger le patient. À partir des années 1960, les premiers traitements immunosuppresseurs apparaissent. Des molécules comme l’azathioprine et les corticoïdes permettent déjà de diminuer certaines réactions de rejet, mais leurs effets restent limités et s’accompagnent d’effets secondaires importants.

La véritable "révolution médicale" intervient dans les années 1980 avec l’arrivée de la cyclosporine. Ce médicament change profondément la transplantation : pour la première fois, il devient possible de contrôler efficacement le rejet immunitaire sur la durée et d’améliorer la survie des greffons. Cette avancée transforme la greffe en une véritable discipline thérapeutique. Elle permet de passer d’interventions expérimentales à une médecine de transplantation structurée, reproductible et durable.

Au fil des années, de nouveaux traitements immunosuppresseurs ont permis d’améliorer davantage la survie des greffons et la qualité de vie des patients. Parmi eux, le Cellcept® (mycophénolate mofétil), développé dans les années 1990, a contribué à réduire le risque de rejet aigu. Plus tard, des traitements comme Advagraf® (tacrolimus à libération prolongée) ont permis une prise simplifiée des médicaments anti-rejet, facilitant le suivi thérapeutique au quotidien.

Quelques dates importantes (XXe siècle)

Le XXe siècle marque une progression en trois temps : d’abord des essais rénaux isolés souvent voués à l’échec, puis les premières preuves que la greffe peut fonctionner chez l’humain, et enfin les premières transplantations d’organes vitaux comme le cœur ou le foie. Même si les survies initiales étaient courtes, ces interventions ont posé les bases de toute la transplantation moderne.

  • 1902 – Emerich Ullmann (Autriche)
    Première tentative de greffe rénale humaine documentée.
    ➝ Échec rapide, rejet non compris.
  • 1906 – Mathieu Jaboulay (France)
    Xénogreffes de reins (porc et chèvre) chez deux patients.
    ➝ Échec en quelques jours.
  • 1933 – Yurii Voronoy (URSS, Ukraine)
    Première greffe de rein humain à humain.
    ➝ Survie ~48 heures, rejet aigu.
  • 1950 – Richard Lawler (États-Unis)
    Greffe de rein chez Ruth Tucker (donneur décédé).
    ➝ Amélioration temporaire, premier bénéfice clinique observé.
  • 1954 – Joseph Murray (États-Unis)
    Greffe de rein entre jumeaux identiques (Richard et Ronald Herrick).
    ➝ Première greffe durablement réussie.
  • 1963 – Thomas Starzl (États-Unis)
    Premières greffes de foie humain.
    ➝ Survie courte mais faisabilité démontrée.
  • 1963 – James Hardy (États-Unis)
    Première greffe de poumon humain.
    ➝ Survie de quelques semaines.
  • 1967 – Christiaan Barnard (Afrique du Sud)
    Première greffe de cœur humain (patient : Louis Washkansky).
    ➝ Survie 18 jours, événement historique mondial.
  • Années 1970–1990 – Henri Bismuth (CHU Paul-Brousse, Villejuif)
    Développement majeur de la chirurgie du foie et de la transplantation hépatique en France.
    Contributions clés :
  • techniques de résection et transplantation hépatique complexes
  • greffes chez l’enfant via greffons partiels
  • développement du “split liver” (un foie pour deux receveurs)
    ➝ Il contribue à faire de la France un centre majeur de transplantation hépatique.

La France et la greffe : un rôle majeur

La France occupe une place essentielle dans l’histoire mondiale de la greffe, grâce à ses avancées médicales et à plusieurs pionniers qui ont contribué à faire émerger la transplantation moderne.

Dès les années 1950–1960, les équipes françaises participent activement aux premières recherches sur la greffe d’organes. Le professeur Jean Hamburger joue un rôle fondamental dans le développement de la néphrologie moderne et des premières greffes de rein en France. Ses travaux permettent de mieux comprendre les mécanismes du rejet et d’améliorer le suivi des patients greffés. Le 22 juin 1952, à l’hôpital Necker (Paris), il réalise avec son équipe la première greffe de rein en France sur Marius Renard, un jeune patient atteint d’insuffisance rénale aiguë. Le greffon, issu de sa mère, fonctionne temporairement avant d’être rejeté après environ trois semaines. Cette intervention marque l’entrée officielle de la France dans l’ère de la transplantation rénale.

Dans les années suivantes, la France contribue également à structurer l’organisation médicale et éthique du don d’organes. La loi Caillavet, adoptée en 1976, introduit le principe du consentement présumé : toute personne est considérée comme donneuse potentielle après sa mort, sauf opposition exprimée de son vivant. Cette avancée majeure structure durablement le système français et influence plusieurs pays.

À partir des années 1970, le professeur Henri Bismuth devient une figure mondiale de la chirurgie hépatique. Au CHU Paul-Brousse (Villejuif), il développe des techniques avancées de chirurgie du foie et de transplantation, notamment le principe du foie partagé (split liver), permettant de greffer un même organe à deux patients et d’augmenter les possibilités de transplantation.

Le 22 juin, date associée à la première greffe rénale française réalisée par Jean Hamburger en 1952, est aujourd’hui devenue une journée symbolique en France autour du don d’organes et de la greffe. Elle rappelle à la fois l’avancée médicale majeure qu’a représenté cette première intervention et l’importance du don comme acte de vie et de solidarité.

Aujourd’hui, le système français est encadré par l’Agence de la biomédecine, qui coordonne les dons, les listes d’attente et la répartition des organes sur le territoire. La France fait partie des pays européens les plus organisés dans ce domaine, avec une expertise reconnue à la fois médicale et éthique.

Une histoire qui continue...

L’histoire de la greffe montre à quel point la transplantation est le résultat de décennies de recherches, d’essais et d’avancées médicales majeures. Des premières tentatives du XXe siècle aux traitements immunosuppresseurs modernes, chaque étape a permis d’améliorer progressivement la survie des receveurs et des greffons.

Aujourd’hui, la greffe est devenue une prise en charge médicale essentielle pour de nombreuses maladies graves. Derrière cette évolution se trouvent des progrès scientifiques, mais aussi toute une organisation médicale, éthique et humaine qui continue encore d’évoluer.

Mais cette histoire n’est pas terminée. Chaque avancée scientifique ouvre de nouvelles perspectives, chaque greffe réalisée rappelle l’importance du don, et chaque personne transplantée incarne un espoir concret : celui de continuer à vivre, malgré la maladie.

 

 

(Sources : Encyclopaedia Britannica – Organ transplantation history, National Library of Medicine,
Medscape – Historical overview of transplantation,
Journal of Ethics AMA – History of organ transplantation, Agence de la biomédecine)

À savoir 💡​

Le 22 juin 1952, la première greffe de rein en France est réalisée à l’hôpital Necker par le professeur Jean Hamburger. Cette date est aujourd’hui devenue symbolique pour le don d’organes en France.

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